Un peu d'histoire

    1er Juin 2009

    1882 - Le pistolet d'Enjalbert

    Concernant Ernest Théophile Enjalbert, on ne sait pas grand chose : ni date de naissance ni date de mort. Disons qu’il était un inventeur amateur de photographie.  En 1882, il mit au point son fameux pistolet photographique. La même année, Jûles-Étienne Marey inventait – décidément – son fusil photographique. Pour le cinéma, on patienterait treize ans.

    Certes, il y avait eu en 1858 le « Pistolgraph », appelé un temps « Pistol Camera ».
    Thomas Skaife, son inventeur, justifiait le nom évocateur de cet appareil : « Ce petit appareil est nommé pistolgraphe en partie en raison de sa forme, en partie en raison de sa taille, en partie en raison de son maniement quand on pistolgraphie un objet – en d’autres termes, quand on prend une photographie avec un éclair de lumière (1). » Pour ce qui concerne la forme, on nous permettra de douter (cf ill. en bas à gauche).

    Avaient suivi le revolver photographique Thompson en 1862 (cf ill. en bas au centre), le photo-revolver de Jonte, en 1872 et le revolver photographique de Pierre-César Janssen, inventé pour photographier
    « le transit de Vénus devant le soleil », le 8 décembre 1874.

    Bref, Enjalbert n’avait pas eu l’idée initiale, tant s’en faut. Du moins, son appareil était, de tous, celui qui ressemblait le plus à un revolver (cf ill. en bas à droite). Ce qui n’était pas sans inconvénient :
    « Le revolver photographique a le désavantage d’effrayer les personnes sur lesquelles il est braqué ; de plus, l’innocent photographe s’expose au désagrément d’une méprise de la part des agents de l’autorité. (3) »

    Pour entrer dans l’histoire, il faudrait à Enjalbert attendre encore sept années.

     

     

    (Avec l'aide de Marion Pieuchard)

     

    1. Thomas Skaife, Instantaneous photography, mathematical and popular, including practical instructions on the manipulation of the pistolgraph according to the mode practised by the inventor and the most successful of his pupils, Greenwich, 1860.

    http://books.google.fr/books?id=o20DAAAAQAAJ&printsec=titlepage&source=gbs_summary_r&cad=0#PPA1,M1

     

    2. Marta Braun, Picturing Time. The Work of Etienne-Jules Marey (1830-1904), Chicago, University of Chicago Press, 1994, p. 55.

    http://books.google.fr/books?id=ENN7VE1m_tsC&pg=PA55&dq=revolver+photographique&lr=#PPR55,M1

     

    3. Josef Maria Eder, La photographie instantanée, Ayer Publishing, 1979 [1888]

    http://books.google.fr/books?id=rTIq4V9YFKYC&pg=PA30&dq=enjalbert+pistolet#PPA30,M1

    20 Juin 2009

    1889 - Enjalbert invente la photographie automatique

    Sept ans entre le pistolet photographique et l’appareil électro-photographique automatique, cela n’est pas si long. Surtout si, comme Enjalbert, on a entre-temps déposé des brevets pour une
    « chambre pour instantanéités », un « tabouret appui-tête » (la pose dure encore longtemps) ou l’étui « colis postal », un emballage discret dans lequel se glissait « l’alpiniste », un appareil photo si léger qu’on pouvait l’emporter à l’assaut du Mont-Blanc (1), etc.

     

    Quels que soient les mérites de ces inventions, le grand œuvre d’Enjalbert demeure indubitablement l’appareil photo automatique, qui souleva l’enthousiasme des plus blasés lors de l’Exposition universelle de 1889. C’est ce que disait Raoul Lucet dans Le triomphe de l’automatisme (2), avec peut-être un soupçon de préciosité : « Je mets au défi les plus sceptiques, les plus navrés des Schoppenhauerdeurs, les plus farouches et les plus intransigeants ennemis de l’américanisme Edisonniens, de se défendre devant ce prodige d’un petit tressaillement de surprise sinon même d’un brin d’enthousiasme. »

     

    Comment, en effet, ne pas s’émerveiller de ce qu’en glissant une pièce d’argent d’un demi-franc dans une fente et en suivant les instructions données par divers cadrans (cf. 2è ill.), on obtienne cinq minutes plus tard un portrait de soi sans que personne n’intervînt (la Fée Électricité mise à part). Triomphe ? Non, miracle de l’automatisme ! Dans le coffre de l’appareil (cf. 3è ill.),
    qui ressemble vaguement à une horloge comtoise, une série de mécanismes compliqués transforme, à force d’électro-aimants et de bras articulés, une plaque de fer en portrait.
    C’est la technique du ferrotype, déjà ancienne : mécaniquement, la plaque est collodionnée, trempée dans un bain d’argent, exposée, puis développée, fixée, rincée, vernie (cf. 1ère ill.). Elle sort, accompagnée d’un petit cadre qui mettra si bien en valeur la photographie.

     

    Enjalbert n’était pas peu fier de son invention, qui lui valut les honneurs de La nature, où l’on célébra « le talent et l’ingéniosité qui ont présidé à son exécution (3)». Il déposa un brevet en France (4), en Angleterre, en Allemagne (5). Des cabines seront installées dans Paris, au Jardin d’acclimatation et ailleurs, comme l’indiqua Photo-Gazette en 1890 (6). Mais en 1895, selon La nature, ces machines ne sont déjà plus qu’un (mauvais) souvenir : « Fréquents ratés des appareils soumis au public et prix trop élevé des images obtenues. Il est sans doute beaucoup des lecteurs qui se souviennent d’avoir vu au Palais Royal, un instrument automatique délivrant pour 50 centimes, une minuscule plaque sur laquelle était tracé un portrait souvent irreconnaissable. A ce prix-là on avait le droit d’être exigeant (7). » Sans doute Enjalbert avait-il fini par déposer le bilan. Après la publication en 1892 de son Catalogue général illustré de photographie, on n’a plus aucune nouvelle de lui.

     

    Ainsi va la vie des inventeurs ! Enjalbert avait ouvert à tout le monde la possibilité de faire, sans témoins, tout ce qu’on voulait devant l’objectif, et même de lui tirer la langue (mais durant 3 à 6 secondes, sans bouger, tandis que retentissait une sonnette). Le monde devrait s’en souvenir.

     

     

    Avec l'aide de Marion Pieuchard.


     

    1. E. Enjalbert, Catalogue général illustré de Photographie, 1892.
    2. Raoul Lucet, « Le triomphe de l’automatisme », Bulletin Officiel de l’Exposition Universelle, 17 septembre 1889.
    3. Albert Londe,  « La photographie automatique », in  La Nature, 17ème année, 1889, second semestre, n° 837, 15 juin 1889, pp 43-46
    http://cnum.cnam.fr/CGI/fpage.cgi?4KY28.33/47/100/572/0/0
    4. Description des machines et des procédés pour lesquels des brevets d’inventions ont été pris sous le régime de la loi du 5 juillet 1844, tome 71, 1e partie, nouvelle série, p. 1892 ; http://brevetsphotographiques.fr/machinesetprocedese2ete3/e3t71.pdf
    5. Petra Löffler et Leander Scholz, Das Gesicht ist eine starke Organisation, DuMont, 2004.
    6. Photo-Gazette, 1890, vol. 1-2.
    7. Louis Reverchon, « Appareil de photographie automatique, Le Photaugraphe », in La Nature, 18 mai 1885.

    27 octobre 2009

    1890 – Conrad Bernitt et son automate Bosco

     

    L’idée d’Enjalvert était tout simplement géniale. D’ailleurs, Conrad Bernitt, de Hambourg, l’a aussitôt copiée, déposant dès 1890 un brevet pour un appareil similaire. Il faudrait cependant quatre ans pour que l’automate Bosco devienne réalité.

    Le principe n’était guère différent. Bernitt avait lui aussi choisi le procédé de la ferrotypie. L’appareil ressemblait toujours vaguement à une horloge comtoise (cf ill. en bas à gauche). Mais il fallait attendre trois minutes seulement pour recevoir son portrait. Il est d’ailleurs possible que l’Allemand ait supprimé une étape – le vernissage – qui protégeait, chez le Français, le tirage : il était précisé sur le joli cartonnage qu’on ne devait pas toucher la photo (cf ill. en bas au centre)… L’image, quoi qu’il en soit, était aussi plus grande.

    Concernant le nom choisi par l’inventeur, la légende veut que Bernitt ait voulu souligner le côté magique de la machine en reprenant le nom d’un prestidigitateur. On pense évidemment à la fameuse lignée de magiciens inaugurée par Bartolomeo Bosco (1793-1863) (1). Mais on pourrait évoquer également son contemporain, Giovanni Melchior Bosco (1823-1891), fondateur de l’ordre catholique des Salésiens et saint patron des magiciens. Mauvaise pioche : il ne fut béatifié qu’en 1929 et canonisé qu’en 1934.

    L’automate Bosco connut un grand succès. On le trouvait par exemple aux cafés-concerts Urania et Castans Panoptikum à Berlin ou, à Munich, à la Hofbräuhaus et à la Löwenbräukeller. Mille ans après que les Magyars aient colonisé la région sous le commandement d’Arpad, on pouvait aussi se faire tirer le portrait à Budapest, avec l’appareil Bosco (2) : sur le cartonnage était marqué « Souvenir du millénaire, 1896, Budapest ». En 1902, c’est depuis Glasgow que le correspondant de l’Associated Press disait sa joie à avoir utilisé une telle machine dans le Practical and Junior Photographer.

    On trouve encore un appareil automatique Bosco à Munich, au Deutsches Museum, mais il ne marche pas.